DEAR LOSER ~ la revanche des raté-e-s

Je suis une grande fan des histoires de losers. Les qui zonent comme les Amars de Princess Jellyfish, qui ont connu le chômage comme les trentenaires de Please love me et Brainstorm seduction, qui se traînent à la fac parce que… parce que quoi ? (Genshiken)

C’est vrai ça, pourquoi !?

Ces anti-héros et anti-héroïnes, je les trouve super. Super attachant-e-s. Terriblement touchant-e-s. On s’ambiance autour de leurs galères, on espère pour elles, pour eux, pour nous aussi, tiens, des jours meilleurs. C’est qu’ils/elles nous motivent, dans leur non-héroïsme.

Quoique.

« Non héroïsme » : as-tu quelque preuve pour appuyer ta thèse, vile Mikki ? Et Saitama (One-Punch Man), il est pas ET raté, ET héroïque ? Il a connu le chômage, lui ! Les fins de mois difficiles, les lettres de refus, et les LMCV envoyées par milliers ! C’est vrai. Mais Saitama développe des pouvoirs. C’est de la triche. Recalé.

Onizuka aussi. Il aurait pu, comme Saitama, avoir sa place sur le banc des losers. Las, c’est un loser trop swag-pervers. Et il a des pouvoirs, lui aussi ! Il se jette dans les flammes et sort indemne. Quel humain est capable d’un tel prodige ? Il en devient charismatique, le bougre. J’ai toujours eu envie de glisser ce mot dans un article.

 

L’univers des manganime regorge de ces personnages ordinaires qui développent quelque glyphe particulier. Quand ce ne sont pas de vrais super pouvoirs qui viennent transformer leur corps banal. Ils n’avaient rien qui attire l’œil, quand soudain, bam ! N’est-ce pas, Usagi ? (Sailor moon) (Moi aussi, je veux mon homme masqué u_u).

Sailor moon *o*

 

Je n’ai pas de super pouvoirs. Je revendique, allons donc !

 

C’est la nouvelle fierté. L’absence de pouvoir extérieur. Parce que dans la vraie vie, quand on est sur un lit d’hôpital, on ne s’échappe pas pour se balancer dans le feu. Dans la vraie vie, quand on survit à l’entraînement de Saitama, on ne devient pas pour autant super puissant (tu n’as même pas essayé, fainéante !) (suffit ! Je fais mes 50 pompes journalières, devant le soleil levant u_u).

Les Tsukimi (Princess Jellyfish), les Mito (Ugly princess), les Michiko (Please love me) sont proches de moi. Et peut-être de toi aussi, qui sait. Parce qu’elles luttent, à leur manière, pour leur survie. Parce qu’elles ne savent pas toujours comment se comporter, dans ce monde où être parfait, et parfaitement extraverti, tend à être la norme.

princess_jellyfish_wallpaper

L’an dernier (je crois u_u) (ah, la mémoire !) j’ai lu l’excellent livre La force des discrets. Le pouvoir des introvertis dans un monde trop bavard, de Susan Cain. Elle y décrit la difficulté d’être introverti, dans un monde battis par et pour les extravertis.

Pour définir les deux termes simplement : l’introverti-e puise son énergie en lui-même. Il/elle est plutôt mal à l’aise au milieu de grandes assemblées. L’extraverti-e, au contraire, puise son énergie dans les autres. C’est lorsqu’il/elle est seule-e que le malaise survient.

J’ai lu ça, et mes yeux se sont ouverts bien grand. L’on eût dit qu’on me révélait le nom de ma maladie. Maladie, oui ! Et pourquoi ? N’est-ce pas simplement un trait de caractère ? Une manière d’appréhender le monde, une façon de vivre ? Maladie, à d’autres !

Et pourtant. Vécue comme une véritable souffrance, elle conduit certain-e-s à consulter. L’on ne se sent pas à sa place dans ce monde du travail en équipe. Ce monde de l’open space. Ce monde de la com, de la petite phrase, des réseaux sociaux qui rapprochent et éloignent.

Les Amars (Princess Jellyfish) ont-elles raison de se couper du monde social ? Elles ne travaillent pas ou peu, vivent recluses, avec beaucoup d’amour pour leur passion.

Elles nous interrogent, aussi. C’est la logique « àquoiboniste » soulevée par le professeur Serge Tisseron. « à quoi bon prendre des responsabilités, à quoi bon avoir un diplôme, à quoi bon affronter le monde ».[1]

J’ai pas envie. Le monde est gris et froid. Je peux pas faire ce que j’aime. Je veux pas du costumecravatetailleur. Talon3cm. Ils sont comme des robots, les autres, avec leur main greffée à leur téléphone portable. Ils envoient des messages professionnels la nuit et ils sont contents. Ils se disent productifs et engloutissent leur déjeuner en 3min, le pipi-caca, 3 secondes. Je suis lente et m’éternise dans mon assiette. Je termine toujours dernière, dans le restaurant japonais où je travaille. Vite, toujours vite, et avec le sourire. Tu l’auras encore dans la mort, celui-là. Le sourire commercial, ce sournois. Avec les non-salutations de l’entreprise. Ton chiffre d’affaires de la semaine était nul, nul ! Meurs, va !

Il effraie, le monde. Le monde du travail. Car le travail est vecteur de statut social. Avoir un statut social, c’est être intégré (cf. en substance, Durkheim et De la division du travail social). Sans travail donc, pas de statut. Pas de cohésion sociale. On existe pas. On est ratés. Bons pour la poubelle.

Dans cette acception-là, les formes de repli comme celles des Amars, l’extrémisme d’un Madarame (Genshiken) sont aussi une forme de contestation. Laissez-moi être moi, au moins un peu, au moins chez moi.

Alors, là où d’autres spécialistes voient une dérive dangereuse vers l’hikikomorisme – l’enfermement chez soi, la coupure totale d’avec le monde extérieur – le professeur Tisseron se montre optimiste et confiant. Ceux que l’on appelle reclus-es, losers, raté-e-s, essaient peut-être de redéfinir un monde, plus en accord avec eux-mêmes.

 

Puisqu’il nous faut vivre sur cette croûte qu’est la Terre, labourons un peu notre parcelle, de sorte à nous sentir bien.

 

Elles l’ont fait, les Amars ! Loin de totalement rejeter le monde extérieur, elles tentent de le colorer à leur manière. Leur passion les sociabilise.

Si les gens savaient ! Lors du test d’effort, en sport, en 1e (les bip-bip, t’as connu ?), je suis arrivée au 5e palier ! Contrairement aux années précédentes, où je m’écroulais, exsangue, dès le palier 2.  J’ai pensé à Hitomi Kanzaki (Vision d’Escaflowne). C’est pas la peine de s’inonder de Powerade pour développer ses facultés.

Ce que j’aime, chez ceux que l’on considère comme des raté-e-s – car nous n’en sommes pas, oh non ! – c’est qu’ils essaient. Ce n’est rien, pour les autres. C’est une révolution pour eux. Lorsque Mito (Ugly Princess) parle à Kunimatsu, c’est héroïque. Quand Yakushiji (Anus beauté) décide de combattre son mal (et d’en parler !) c’est admirable. Quand Kyoko (Skip beat !) se découvre une passion pour le jeu, c’est aussi surprenant qu’inattendu. Quand je pousse la porte d’un bar pour commander mon Ginger Ale, je t’assure que c’est le feu d’artifice dans ma cervelle casanière.

Avec modération, la boisson, les loups ~

Ils/elles sont bizarres. Quelque chose ne va pas chez eux/elles, et c’est ça qui attire. Ils/elles sont imparfait-e-s, complexé-e-s, mais se battent au quotidien, comme la pitchounette Tsumugi de Telle que tu es !. On espère qu’ils réussiront. Leur victoire sera aussi la nôtre, et nous permettra de nous dépasser, nous aussi. Ces manganime là sont une véritable source d’inspiration.

N’est-ce pas, Godai (Maison Ikkoku) ? Ayant moi-même connu l’horreur qu’est le chômage, je riais devant ses mésaventures, en espérant cependant que sa situation s’arrange ! Celui que l’on appelle « raté » est terriblement touchant. Plein de maladresse, il hésite et tâtonne, se trompe, rate, craint d’échouer encore, se plante finalement. C’est le cercle vicieux de l’échec ; il angoisse de patauger là-dedans. J’angoisse avec lui, tiens ! Mais le bonheur est là-bas, toujours. « Il faut attendre, et espérer », comme dit mon cher Edmond Dantes (Gankutsuou).

Un bonheur simple, comme celui d’Ichiko (Brainstorm’ seduction). Après avoir longtemps erré, elle aussi. Après avoir blessé et s’être blessée. Sohta (Heartbroken chocolatier) pourrait être son camarade de galères affectives. Heureusement, pour lui, côté professionnel, tout roule, et dès le début (veinard, va !).

Si, pour les autres, nous continuions d’être des « raté-e-s », nous le sommes avec swag bébéeee. On vit notre passion comme Sae (Kiss Him, not me), comme Kousaka (Genshiken). Aaaah, mes dear losers de Genshiken. Entre deux délires, ils nous interpellent. En quoi leur différence pose t-elle problème ? Qu’est-ce donc que cette société où l’extraversion ultime est la norme, où il faut briller par son individualisme, tout en était assez similaire aux autres pour ne pas sombrer dans la marginalité ?

C’est tout le paradoxe de la norme sociale. Comme l’explique le sociologue Norbert Elias (en substance), les normes sociales, nécessaires, car exerçant une fonction régulatrice, génèrent également une autocontrainte, de plus en plus forte. « Une lutte se déroule dans son moi entre les manifestions pulsionnelles prometteuses de plaisir et les interdictions et restrictions lourdes de menaces […]. »[2] La menace d’être exclu-e du groupe. La menace de ne pas appartenir au groupe dominant. La menace de n’être pas. C’est vrai, quoi ! Depuis quand être estampillé-e « raté-é » est-il honorable ? Je vais l’écrire sur ton front, l’on verra comment tu paraderas, avec ça !

S’il est des autocontraintes communément acceptées – je ne me promène pas en pyjama dans la rue, car je sais la tenue réservée au domicile – d’autres, au contraire, sont plus difficiles à entendre, pouvant provoquer des réactions extrêmes de refus. C’est le repli sur soi, avec soi, dans son logis. C’est le rejet d’un monde social où l’autocontrainte tend à gommer les différences et les libertés. Ah, la belle liberté ! Elle se cache dans un coin de l’Internet, entre deux commentaires sur les forums d’hier ou les groupes Facebook d’aujourd’hui. On laisse alors exploser sa passion pour les sceptres Sailor Moon. Je rêve de les avoir, tous. Je les imagine accrochés à ma ceinture. J’en trépigne d’excitation.

 

« Faut de tout pour faire un moooonde » (Arnold et Willy, représente !). Comme le souligne Susan Cain, introverti-e-s et extraverti-e-s ne sont pas deux entités en guerre. Au contraire. Nous avons tous besoin les uns des autres (huuuum, sens-tu le peace and love illuminer la fin de mon article ?)

Les auteurs et autrices l’ont bien compris ; c’est un peu d’eux-mêmes qu’ils/elles livrent, comme Natsumi Aida (Ugly Princess, Switch Girl), ou Takeshi Ohmi (Anus beauté). J’apprécie particulièrement ces récits, pleins de force et de courage. Avec beaucoup d’humour pour les épices.

 

Dear loser. C’est notre revanche de raté-e-s è_é !


[1] http://tempsreel.nouvelobs.com/rue89/rue89-nos-vies-connectees/20151024.RUE4477/je-ne-suis-pas-anormal-je-ne-sors-juste-plus.html

[2] N. Elias, p 417, La civilisation des mœurs. 1e éd 1939 ; 2e éd 1969, Pocket.

 

Publicités

A toi d'jouer è_é !

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s