OTOMEN – LE MUR INVISIBLE [partie 2]

Asuka est grand, beau, sportif donc viril donc macho, d’un machisme cool donc craquant, qui ne sait tenir un torchon, dompter un balai ou un aspirateur, combattre un évier et sa tonne de vaisselle – c’est vrai que c’est compliqué, ces bestioles-là. Mieux vaut une fille pour les affronter. C’est bien, une fille. Ça fait le ménage, la cuisine, sans se plaindre, parce que ça aime ça. Et puis ça fait la conversation, ça occupe, ça distrait. Et surtout, ça reste mignon en toutes circonstances.

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2 bishi, 1 pâtisserie. Les nouveaux hommes. OTOMEN © Aya KANNO / 2007 / Hakusensha Inc.

Le sociologue Jean-Claude Kaufmann étudie, avec un humour bienvenu, les relations entre hommes et femmes. S’intéressant à la vie quotidienne, au développement de l’identité au sein du corps social, il étudie, notamment, la place qu’ont certains comportements du quotidien. Les tâches culinaires et domestiques, est-ce vraiment « un truc de filles » ?

Précédemment dans le dossier Otomen

LE MUR INVISIBLE

Dans son livre Casseroles, amour et crises : ce que cuisiner veut dire,  (Ed. Armand Colin, 2005), Kaufmann déroule l’histoire à l’envers, remonte aux temps de jadis, avec la fille confinée à l’intérieur du domicile, tournée vers la famille, incitée à s’exprimer et à exprimer ce qu’elle ressent, quand le garçon, lui, est orienté ailleurs, hors de la cellule familiale. C’est la fameuse dinette pour la fille, voiturette pour le garçon.

Peut-on pour autant parler de déterminisme social ? Y’a-t-il toujours reproduction sociale ? Le sociologue Bourdieu revenait souvent sur cette notion. Il est vrai qu’aujourd’hui encore, elle est bien palpable, à divers niveaux.

Dès la sphère familiale – le premier Etat – on retrouve des comportements différenciés entre filles et garçons. Les mères, qui devraient pourtant savoir comme les doubles journées sont harassantes, tendant à transmettre leur fardeau à leurs filles.

C’est, douce ironie, à l’école que ces différences se cristallisent. La reproduction sociale est là, dès la primaire, quand l’on apprend à lire à coup de « Maman fait la vaisselle » et « Papa lit le journal » ! Plus tard, l’on oriente les filles vers les études littéraires, ah, la parole, l’expression, parlez donc, demoiselles. Quand bien même elles pourraient aspirer à d’autres études, elles se briment, craignant la compétition des grandes écoles, et autres cursus où il faut combattre, s’imposer, là-bas, à l’extérieur.

 

OTOMEN © Aya KANNO / 2007 / Hakusensha Inc.

OTOMEN © Aya KANNO / 2007 / Hakusensha Inc.

« Otomen ». Il y a eu le métrosexuel, l’übersexuel… et l’otomen, donc. Le monde a toujours aimé les concepts. Il faut savoir tout cataloguer. Les mots rassemblent autant qu’ils divisent. Prenez ce cher « otaku » : horreur abominable ou véritable passionné ? A chacun de faire son choix. Mais justement, le choix, « on » ne le fait plus, car « on » (le corps social) pense pour nous. Au bonheur des clichés.

Pourquoi Asuka ne pourrait-il pas afficher ses passions ? Est-ce si choquant, un homme qui cuisine et fait le ménage ? Pardon, il coud aussi. Ça n’était pas prévu. Si l’on reste dans l’optique déterministe, les comportements de l’homme, hérités de ses ancêtres sur mille générations, ne sauraient varier. Si l’homme est toujours celui qui sort de la structure familiale pour assurer la survie (travail, argent, nourrir la famille), comment pourrait-il investir le territoire dit féminin, en s’occupant des activités du foyer ? Permettre cela, c’est bouleverser l’équilibre social préétabli. Pour les amateurs de cette théorie, comme la mère d’Asuka (représentante du monde social), le changement, c’est flippant.

« Ainsi, la femme est sein. Le sein incarne la femme elle-même dans son essence nourricière et corporelle. »[1]

Même le corps de la femme fait partie des meubles ; il est au service du nourrisson, esclave de la casserole. Ce mur invisible, cette stricte division dans les tâches, est à la base du fonctionnement de nos sociétés. Consciemment ou non, nous portons cet héritage. Heureusement, les années faisant, les comportements changent. Un peu.

OTOMEN © Aya KANNO / 2007 / Hakusensha Inc.

OTOMEN © Aya KANNO / 2007 / Hakusensha Inc.

Tout concourt au bonheur des dames ! Après le traumatisme de la seconde guerre mondiale, place à l’euphorie des 30 glorieuses. On construit, on invente, le petit électroménager envahit les foyers, révolutionne la vie des femmes. Elles ont plus de temps pour elles, pour travailler, étudier, grimper sur une mobylette, porter des collants et des mini jupes, revendiquer sur la place publique, sur les bancs de l’Assemblée nationale, des droits nouveaux.

Car tout est construction. La socialisation (appelée « civilisation des mœurs » pas Elias) est une construction sociale. L’on parle d’ailleurs de « processus » de socialisation/civilisation. Les mœurs changent, les normes et valeurs évoluent, ce qui nous semble banal aujourd’hui est le fruit de siècles d’apprentissages, de tâtonnements. C’est la révolution du quotidien.

Assiste t-on à pareille révolution, dans Otomen ? Une révolution douce et sucrée, avec Asuka comme porte-parole ?

La réponse la semaine prochaine, dans la suite du dossier consacré à Otomen !


[1] Perrot Mich., 2000 p109, cité par JC. Kaufmann, p101, Casseroles, amour et crises – ce que cuisiner veut dire.


Titre japonais : オトメン(乙男) [Otomen] | Titre français : Otomen

Auteure : KANNO Aya

Série finie en 18 tomes, en France et au Japon

Editeur japonais : Hakusensha, 2007 | Editeur français : Delcourt, 2008

Genre : comédie, romance, école, tranche de vie, bishi, shôjo

A lire dès 12 ans !

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