OTOMEN – LE GANG DES LUTTEURS [partie 1]

Retour sur le phénomène Otomen ! Derrière les clichés, le manga présente un vrai questionnement sur ce moi privé et ce moi public, sur le regard, parfois cruel, de la société.

« On assiste […] à la formation progressive de deux sphères différentes de la vie humaine, dont l’une est intime et secrète, l’autre ouverte, d’un comportement clandestin et d’un comportement public. La dissociation de ces deux sphères prend pour l’homme le caractère d’une habitude si évidente […] qu’il n’en a presque plus conscience. Par suite de ce clivage de comportement – certaines actions étant permises en public, d’autres prohibées – la structure psychique de l’homme se modifie également. Les interdictions renforcées par des sanctions sociales sont imposées à l’individu sous forme d’autocontraintes. »[1]

OTOMEN © 2007 Aya KANNO / Hakusensha Inc.

OTOMEN © 2007 Aya KANNO / Hakusensha Inc.

Norbert Elias[2]  a écrit ces lignes dans les années 30. Cette définition de l’autocontrainte, de l’acceptation tacite – parce qu’en partie nécessaire – de la séparation entre un comportement privé et un comportement public, c’est la vie d’Asuka. Et c’est aussi la nôtre.

 

Namé qui l’aurait cru quoi ! Quand la sociologie rencontre le manga. Analyse d’Otomen à la lumière des écrits sociologiques. C’est parti !

LE GANG DES LUTTEURS

« Une lutte se déroule dans son moi entre les manifestions pulsionnelles prometteuses de plaisir et les interdictions et restrictions lourdes de menaces […]. »[3]

OTOMEN © 2007 Aya KANNO / Hakusensha Inc.

OTOMEN © Aya KANNO / 2007 / Hakusensha Inc.

Incompris par sa mère, Asuka lutte pour survivre. Il s’est construit sa personnalité publique : virilité max, café noir sans sucre, no friandises. Il s’enferme dans sa chambre pour retrouver son « vrai moi » : peluches et fanfreluches, shôjo manga forever, sucreries et autres douceurs sympathiques…

Son rival-ami Tônomine affronte le même ennemi invisible. Il sait que la société  n’acceptera pas sa passion. Si Asuka reste sympatoche, Tônomine, lui, est un orgueilleux terrible et revanchard. La frustration, c’est moche.

Le meilleur ami d’Asuka, Tachibana, semble lutter un peu mieux que les autres. Joueur, cynique, il affiche son côté rebelle… pour mieux cacher sa vraie nature. Lui aussi n’ose pas se confronter à cette société qui juge sans comprendre.

Le père d’Asuka, lui, a abandonné la lutte. On devine sa souffrance, son sentiment de culpabilité et d’échec. Il n’a pas été au bout de ses rêves. Le regard du monde social était un poids trop lourd à porter.

Ils sont un peu comme nous, qui avons parfois du mal à être naturels. Nous prenons des postures, parfois nécessaires – inutile d’afficher toutes nos passions sur la place publique. Mais bien souvent, par crainte de ce que pensera l’autre, on préfère taire son opinion, adopter celle de l’être aux mille yeux : la société. Comme Asuka, on s’enferme dans un rôle pour faire plaisir, à sa famille, aux amis, aux inconnus.

OTOMEN © 2007 Aya KANNO / Hakusensha Inc.

OTOMEN © Aya KANNO / 2007/ Hakusensha Inc.

Ce qui fait réfléchir, c’est lorsque l’on se rend compte que cette autocontrainte s’applique dans toutes les sphères de notre vie. On cède, on ne fait pas ce qu’on veut, même quand on le pourrait. La différence est toujours plus difficile à vivre et à faire accepter. On se demande même pourquoi l’on devrait « faire accepter » ou « assumer » qui nous sommes. C’est aussi l’interrogation d’Asuka : avec lui-même, il n’a aucun problème. Il n’a pas honte de ce qu’il est, bien au contraire. Lorsqu’il est seul, ou avec ceux qui le comprennent, il est heureux. Le problème, c’est les autres.

Ryô et Kurokawa sont peut-être les seuls à ne pas lutter. Ils tranchent avec le reste des personnages. Indépendants, ils vivent sans se soucier du regard des autres. Ils représentent un monde plus ouvert, plus tolérant (oui, même Kurokawa et sa dictature florale @_@).

Ryô affiche sa virilité, ne défaille pas devant les regards outrés ou moqueurs. Sa relation avec Asuka témoigne de sa nonchalance : Entre elle et lui, tout se passe naturellement – comme dans un monde, non pas idéal, mais débarrassé de ses préjugés.  Un monde en paix avec lui-même.

Avec Otomen, Aya Kanno présente une galerie de personnages attachants. Tous essayent d’avancer, de se construire. Pourront-ils cependant s’affranchir des constructions sociales préétablies ? Pourront-ils casser le mur invisible ?

Rendez-vous la semaine prochaine pour la suite du dossier consacré à Otomen !


 

[1] N. Elias, La civilisation des mœurs, p 417 1e éd 1939 ; 2e éd 1969, Pocket.

[2] N. Elias, sociologue allemand [1897-1990], né d’une famille de commerçants juifs. Fuyant la guerre, il se consacre à l’étude du processus de civilisation. C’est un des grands penseurs de la sociologie contemporaine.

[3] N. Elias, p 417, La civilisation des mœurs.


Titre japonais : オトメン(乙男) [Otomen] | Titre français : Otomen

Auteure : KANNO Aya

Série finie en 18 tomes, en France et au Japon

Editeur japonais : Hakusensha, 2007 | Editeur français : Delcourt, 2008

Genre : comédie, romance, école, tranche de vie, bishi, shôjo

A lire dès 12 ans !

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