Maison Ikkoku

« A la pension des Mimosas / tout le monde est heureux / même si quelques fois le’ ciel n’est pas toujours bleu-eu… » « Mais elle est arrivée un jour / Et d’un seul coup l’amour / Est venu enchanter / Tous ceux qui l’habitaient… »

Les trentenaires, beaux enfants de la génération Club Do, se souviennent certainement de ce générique. Le manga Maison Ikkoku fut adapté en anime sous le titre « Juliette je t’aime », dans le légendaire Club Dorothée. C’était en 1988.

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Maison Ikkoku, c’est une photographie du Japon des années 80-90, la crise économique, les femmes révolutionnaires, les problèmes de logement, les éternels étudiants, les riches trinquent, les pauvres aussi. On prend un peu de bulles pour faire passer le blues…

Kanpai !

L’EUPHORIE ET LA CHUTE : LES ANNEES 80-90

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Kanpai !

Tôkyô a la tête dans les bulles. La capitale peut bien se permettre un petit verre. Depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, depuis la capitulation, elle se casse le dos dans les restructurations, se fracasse le corps au travail. Reconstruire le pays, vite ! Enlever la honte, cette crasse insupportable.

Ils y sont arrivés, les Japonais. Les autres sont envieux. D’autant plus que le Japon supporte scandaleusement les deux chocs pétroliers. Matsuri (fête), everybody ! Razzia sur les USA !

La première puissance économique mondiale est en difficulté. Le Japon, lui, affiche un excédent commercial insolent. Cap aux US ! On rachète à tour de bras, on investit. Au milieu des années 80, Honda s’implante déjà en Amérique du Nord et en Europe.

 

1989 : Mitsubishi Estate mange l’intouchable Rockefeller center. Sony engloutit Colombia – il avait déjà grignoté la maison de disques CBS. C’était l’apéro. C’est la liesse ! Tôkyô s’étend, matérialise l’euphorie nationale. Matsuri, everybody !

Est-ce l’influence de l’Occident ? Les femmes aussi en profitent, elles veulent leur émancipation, travailler pour elles, ne plus tremper les mains dans la vaisselle sale. La révolution du petit électroménager leur permet de penser à demain. L’on promet une émancipation de la femme, calquée sur les modèles occidentaux. La loi de 1985 sur l’égalité des sexes va en ce sens. Appartenant au « Kintôhô », package juridique comprenant plusieurs textes legislatifs, la loi permet aux femmes d’aspirer à d’autres modèles de vie, plus libres, plus ambitieux. Las, ces belles mesures font pschit. La bulle éclate.

Tôkyô se réveille groggy. Les lendemains de fête font mal. Demandez aux résidents de la Maison Ikkoku. Pourquoi les Ichinose ne déménagent-ils pas dans un appartement ? Avec une salle de bains, quel luxe ! Madame Ichinose dira qu’elle ne veut pas tuer le commerce des bains publics. Yûsaku Godai aussi ! Il menace de partir, mais s’enivre du parfum de Kyoko, lorsqu’il la croise au sortir du bain… Les gens amoureux sont bêtes.

ça n'empêche pas de rêver, hein, Godai ! MAISON IKKOKU © Rumiko TAKAHASHI / 1992/ Shôgakukan Inc.

ça n’empêche pas de rêver, hein, Yûsaku ?

Les prix s’enflamment. La Banque du Japon tente d’éteindre l’incendie, en vain. C’est la « crise de Heisei ». Oh ! Heisei signifiait pourtant : (ère de) « l’accomplissement de la paix ! » C’est plutôt la malédiction de la spéculation, les embrouilles politiques, les complots d’argent, les limites de la mondialisation… Les banques ne suivent plus. L’emploi à vie ? Qu’est-ce donc que cela ? Réveil douloureux, pour les Japonais. Et les jeunes ? Ces masses d’étudiants, comme Yûsaku Godai ? Ils rêvent toujours, mais le quotidien est dur. C’est la crise. On se croirait en 2016.

90-2016

Avec Maison Ikkoku, Rumiko Takahashi croque le quotidien de Japonais ordinaires – sa galerie de personnages nous permet d’entrevoir le Japon des années 80-90. Comme dit plus haut, les années où le pays affichait une croissance insolente (près de 10% entre 1965 et 1970, encore 5% entre 80 et 82) sont loin.

Tout comme Godai, Monsieur Ichinose est représentatif de ces gens laissés sur le côté. Licencié, il cherche désespérément un nouvel emploi. Il fait peine à voir, avec sa démarche lente, son air fataliste, son dos vouté. Rien à voir avec sa furie d’épouse, qui enchaîne les bouteilles d’alcool. Chacun a sa manière de se faire du bien. Monsieur Ichinose, lui, est du genre à ressasser sa jeunesse la nuit, autour d’un plat de râmen. C’était mieux avant ! On riait, au moins. Aujourd’hui, les entreprises ferment, l’emploi à vie n’est plus qu’un souvenir. Monsieur Ichinose saisit mal ces mutations. Il est vieux : qui voudra l’embaucher ?

Mieux vaut retourner à l'école. C'était cool, là, au moins.

Retournons à l’école ! C’est relax, là, au moins.

Buvons ! Madame Ichinose a peut-être raison. Avec l’insaisissable Yotsuya et la sulfureuse Akemi, ils animent la résidence, pour le plus grand malheur de Godai, « l’étudiant raté » (je suis avec toi, Yûsaku !). Sans eux, la maison serait bien vide, pourtant ! Les crises et les restructurations, ils s’en moquent, quoique… Madame Ichinose ne travaille pas, mais pousse son mari à se défoncer pour retrouver un emploi : comment paierait-elle son alcool, sinon ?

Yotsuya partage son avis. L’énigmatique monsieur, pervers et voyeur de tous les côtés, enfile un imper pour « aller travailler ». Personne ne connaît son activité professionnelle. Son intérêt pour l’alcool, lui, est connu de tous ! Toujours dans les mauvais coups, il aime s’incruster dans la chambre du « raté », avec ses deux partenaires de beuverie, Madame Ichinose et Akemi.

Avec modération, les cocos. Comment ça, non !?

Avec modération, les cocos. Comment ça, non !?

Comme Yotsuya, Akemi aussi a un emploi : serveuse au bar Chachamaru. C’est la crise, on oublie ses difficultés dans un bon verre, on se laisse happer par les hôtesses, les rabatteurs, on enlève son costume de jour, on joue la nuit ! Yûsaku en sait quelque chose : il ne trouve que ce genre de job. Le nombre de « freeters » explose au Japon. On fait ce que l’on peut pour survivre. Akemi, elle, a trouvé sa place. Elle est bien, au Chachamaru. A la voir chauffer la banquette avec ses amis de la résidence, on se demande si elle travaille vraiment…

S’il y en a un qui n’a pas besoin de travailler, c’est Shun Mitaka ! Le Japon est coupé en mille : d’un côté, les Yûsaku qui subissent la crise. Au milieu, les Kozue et autres Sakamoto (amis de Yûsaku), qui parviennent à décrocher un emploi. Au dessus du soleil, l’élégant Shun et ses dents qui brillent. Il enseigne le tennis comme on pratique un hobby. Il a une voiture, un luxe, en ces temps difficiles ! Sa famille est riche. Shun un bon parti !

LES FEMMES MODERNES

C'est un vrai Don Juan en fait ! Au bonheur du loser~

Au bonheur du loser~

Kyoko Otonashi, jeune veuve, devient la nouvelle gardienne de la résidence Ikkoku, propriété des Otonashi. Ses parents préféreraient qu’elle se remarie, cette rebelle de 22 ans ! Yûsaku Godai, lui, souhaitait quitter la résidence : Yotsuya, Akemi, Madame Ichinose… que des fous, ces pensionnaires ! Mais lorsqu’il voit Kyoko arriver, il change d’avis.

Il était temps que j’écrive le pitch.

Est-ce bien le moment, pour notre étudiant raté, de tomber amoureux ? Ah, mais il rétorquera que l’amour ne connaît ni la courbe du chômage, ni l’indice du PIB ! L’amour survole tout ça ! L’amour est rebelle ! L’amour s’enivre de lui-même ! Ah, Kyoko !

L’imbécile percute un rival bien plus fort que lui : Shun Mitaka. Tombés amoureux de Kyoko et de son infâme caractère, les deux hommes se livrent une bataille féroce. Quoique, pour l’un, c’est déjà perdu d’avance.

L’on est frappé de la voir s’enflammer, bouder, comploter dans sa chambre, escamoter des petites magouilles pour attirer l’attention de ses prétendants. Car Kyoko a tout de la jolie demoiselle de bonne famille. Takahashi sensei nous présente une belle veuve à la longue chevelure noire ; l’on s’imagine avoir affaire à la parfaite Japonaise, humble et réservée, qui se fondra dans le groupe, la Maison Ikkoku.

Mais la mangaka dessine des rebelles. En lisant son œuvre, l’on se rend compte que Kyoko bouscule. Son caractère volcanique, la passion qu’elle met à se révolter contre ses parents, font d’elle un personnage à contre-courant. Elle choisit de travailler, au lieu de se remarier. Choix assez surprenant, dans un Japon grippé. L’économie va assez mal comme ça, pour que les femmes se mettent au travail. Pour ce qu’elles rapportent, de toute manière ! Triste constat : à l’époque, la plupart des emplois précaires sont occupés par des femmes. Aujourd’hui encore, près de 50% des Japonaises occuperaient des emplois mal rémunérés. Envolés, les rêves de 1985 !

Et pourtant, elles travaillent. Akemi aussi bouscule, avec son penchant pour les déshabillés… Elle incarne la femme libre, qui travaille et s’amuse. Le regard du corps social ? La pression du groupe ? Elle s’en moque. Les Akemi, les Madame Ichinose, et même les Kozue secouent le Japon groggy. On travaille, oui ! Et même si l’on se marie, on travaillera quand même. Et même si on ne travaille pas, on fait entendre notre voix. Kanpai, oui, kanpai ! Les femmes aussi savent boire. Elles combattent la discrimination dans des guerres de boisson.

LA VIE DE FAMILLE

Tous ces problèmes auraient été bien indigestes s’ils avaient été traités à la sérieuse, en mode « la société, elle a que des problèmes ». Heureusement, Rumiko Takahashi nous alerte finement, entre deux quiproquos. Elle transforme habilement les tracas du quotidien en épisodes burlesques ou en feuilletons à suspense : la chute n’en est que plus drôle ! On rit surtout aux dépends de Yûsaku… L’éternel indécis sait comment plonger dans l’embrouille ! Car, s’il aime Kyoko, il est incapable de prendre une décision. Par crainte de blesser, il préfère broder avec les malentendus, les Kozue, les envies d’embrasser… Domptez-moi cette bouche !

Toi mon gars, tu seras à l'origine de bien des problèmes.

Toi mon gars, tu seras à l’origine de bien des problèmes.

Il n’est cependant pas le seul à épingler. Kyoko a sa part de responsabilité. La jeune veuve connaît les sentiments de ses prétendants, en joue, par crainte d’être seule, peut-être ? Elle parle peu de son défunt mari. Et pourtant, il est partout, toujours là, quelle idée que d’avoir donné son prénom à un chien ! « Soïchiro, Soïchiro » ! Lorsque la jolie gardienne appelle l’animal, Yûsaku délire, l’imaginant avec son époux. Il sombre un peu plus dans la folie, lorsque l’insaisissable Kyoko le laisse espérer, ici, un baiser par mégarde, là, une mauvaise chute, la voici dans ses bras, et elle rajoute des sous-entendus, des regards par en dessous. Kyoko semble s’amuser. Mauvaise !

Elle se vénère souvent, Kyoko.

D’où qu’tu m’traites de mauvaise ?

Elle souffre, tout de même. L’on assiste souvent à ses crises de jalousie. L’on voit moins les instants calmes, où la jeune femme se perd dans les souvenirs heureux. C’était si bien, avec Soïchiro… Pourquoi est-il parti ? Et elle, restera t-elle toute sa vie une Otonashi, dans ce Japon en mutation ? Doit-elle changer ? Mais pour quoi, pour qui ? Réfléchir à l’avenir l’angoisse, Soïchiro avait promis de rester, mais il est parti. Shun, Yûsaku, ils disent l’aimer, ce ne sont que des mots ! La solitude, la vraie, Kyoko la connaît, la redoute. Mieux vaut se complaire dans un ménage à trois, une parenthèse inconfortable. Elle sait, pourtant, qu’elle devra faire un choix.

Comédie sociale juste et touchante, Maison Ikkoku est un instantané d’un Japon bouleversé. Derrière les épisodes croustillants et cocasses, les thèmes abordés – la crise économique, les peurs des étudiants, la solitude, la place de la femme, le blues des travailleurs – sont toujours d’actualité. L’on pourrait trouver les mêmes, aujourd’hui : des étudiants qui galèrent à trouver un emploi stable, des adultes en recherche d’emploi, des gens seuls, les riches et les pauvres, les losers sur mille générations. Le tout noyé dans les bulles. Avec modération, oui. Rassurez-vous. Tenez, votre verre.

C’est ça, Maison Ikkoku. La vie de famille.

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Godai et Kyoko ~ Ils sont choupinets quand même

GALERIE DES HEROS

Kyoko Otonashi (nom de jeune fille : Chigusa), la jolie gardienne : Juliette Rosier

Ritsuko Chigusa, la farouche mère de Kyoko : Rita Anthony

Chigusa san, le papa gâteau de Kyoko : Pierre Anthony

Soïchiro Otonashi, le défunt mari : Maxime Rosier

Soïchiro, version canine : Maxime, le chien de Kyoko !

Yûsaku Godai, l’étudiant raté : Hugo Dufour. Je te fais passer après le chien, mais je t’aime bien. Vraiment !

Shun Mitaka, le riche aux dents scintillantes : François Talmont

Hanae Ichinose, la buveuse sans travail : Pauline

Ichinose san, le chômeur courageux  : Fernand

Kentaro Ichinose, le fils blasé : Léo

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Shun et Asuna ~ du love et des pets

Akemi Roppongi, la buveuse en déshabillé : Charlotte

Yotsuya, le buveur pervers : Stéphane

Asuna Kujo, la demoiselle de bonne famille : Hortense

Ibuki Yagami, l’ado rebelle : Clémentine

Yukari Godai, la grand-mère intrépide : grand-mère Dufour

Ikuko Otonashi, la curieuse nièce de Soïchiro : Marina

Kozue Nanao, l’amie de Yusuke #cestcompliqué : Suzanne

Yosuke Nanao, le curieux petit-frère de Kozue : Julien

Sakamoto, l’ami moqueur de Yusuke #moijaiduboulot : Marc

Master, le patron zen du Chachamaru : Georges

 


Titre japonais : めぞん一刻 [Mezon Ikkoku] | Titre français : Maison Ikkoku

Auteure : Rumiko TAKAHASHI

Série finie en France et au Japon – 10 tomes parus (format bunko)

Genre : tranche de vie, comédie, romance, société

Editeur japonais : Shôgakukan, 1980 (1e édition), 1992 (réédition)

Editeur français : Tonkam, 2001 (1e éd.), 2007 (réédition)

A lire à partir de 14 ans


Anime diffusé sous le titre français « Juliette de j’aime » en 1988

Studios Deen | 1986

Réalisateurs : Kazuo Yamazaki, Takashi Anno, Naoyuki Yoshinaga

Character designer : Akemi Takada

Scénaristes : Tokio Tsuchiya, Shigeru Yanagawa, Tomoko Komparu

Compositeur : Kenji Kawai

DVD distribués en France par AB VIDEO en 2004, puis 2009


Drama (oui !) diffusé en 2007-2008 (deux films)


En savoir plus sur le Japon et les Japonais :

Les Japonais, de Karyn Poupée. Ed. Tallandier

Histoire du Japon et des Japonais, de 1945 à nos jours (tome 2), d’Edwin O. Reischauer. Ed. Points

Japonaises, la révolution douce, d’Anne Garrigue. Ed. Philippe Piquier

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2 réflexions sur “Maison Ikkoku

    • Ne me dis pas que j’ai osé faire la faute ? Après l’avoir relu encore et encore (quelle honte !) Merci beaucoup^^ ! Je vais corriger de ce pas. Je suis ignoble d’infliger ça à Yûsaku. Il ne le mérite pas >_< *se fouette*
      Ah mais j’ai compris !! Yusuke Urameshi ! En parallèle, je regardais YuYu Hakusho >_< ! La honte (rires). J'en ai marre de moi *encore un petit coup*
      Merci encore pour ton gentil commentaire 🙂

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