Le tablier de brocart – chapitre X [fin]

LE TABLIER DE BROCART

LES REVES ET OTSUA

A JAMAIS EGARES

CHAPITRE DERNIER

 

La Création s’approcha de la fille, se blottit contre elle. Otsuä serra la chose dans ses bras en pensant que, certainement, l’immortalité serait plus plaisante avec quelque ami à ses côtés. Elle voulut penser encore, mais le sommeil la surprit. Elle se réveilla vite, constata qu’elle stagnait toujours dans le monde de la Création. Son corps était debout et l’observait. A ses pieds, gisaient le costume et le masque de Maître C. Otsuä se souvint brutalement de son précepteur et voulut parler. Mais les mots s’encombraient dans sa bouche, se disputaient la priorité, rien de bon ne sortait. Le corps d’Otsuä parla. La voix stupéfia l’immortelle. C’était Maître C. Le Maître de la Création. Le Maître ou l’esprit. Voilà des siècles qu’il cherchait une sorcière assez puissante pour posséder les quatre éléments naturels, et prendre sa place sur l’autel de l’immortalité. La sorcellerie est une coquetterie mauvaise. Maître C l’apprit fort tard, il était déjà immortel. Plus de corps, plus de raison. Que des délires d’enfant insatisfait. La Création n’était qu’un esprit ou un fantôme, et subissait son éternité dans la dépression la plus extrême. Elle crevait de redevenir humaine. Enfin ! Son calvaire était terminé. Elle allait vivre dans ce corps de jeune fille, apprendre à devenir une demoiselle, s’épuiser sur les livres scolaires, gagner rudement ses pistoles, découvrir l’homme, aimer un jour, se lasser demain. Oh, elle apprendrait vite et bien, accueillerait la douleur, s’extasierait devant les turpitudes – merveilles de l’humanité, privilèges du mortel ! Maître C salue copieusement sa libératrice, décide d’adopter son nom, abandonne la nouvelle Création à son éternité.

 

La nouvelle Création ne rêva plus jamais. Elle pensa oublier la perfidie de son espèce de maître, oublier son angoisse d’immortelle, oublier les avertissements de Madame. Elle voyagea, découvrit des Etats, ne put partager sa joie avec personne. Elle tenta de se déguiser comme l’espèce de Maître C. Les humains la prenaient pour une aristocrate originale, partageaient sa compagnie avec empressement, fuyaient lorsqu’ils découvraient son absence de visage. La nouvelle Création pouvait manger – ses sens étaient conservés, mais n’étaient plus que des reliques. Les aliments traversaient la chose psychédélique ; la nouvelle Création ne leur trouvait aucun goût. Sa cervelle se liquéfia, son bout d’âme mourut ou se suicida. Elle oublia jusqu’à son nom. Otsuä ? Qui était Otsuä ? Le maître fourbe avait volé son identité. Il ne restait plus rien. Que des petits plaisirs égoïstes. Des frustrations d’enfant trop choyé.

 

La nouvelle Création retourna dans sa patrie, déversa sa déraison sur les humains, hanta la demeure de ses maîtres, les martyrisa et les chassa, décida de friponner dans tout le royaume. Elle effrayait les habitants et dérobait leurs pistoles. C’était son seul souvenir d’être humain. Elle avait volé la cuisse de dinde. La robe. La bourse. L’or. Et le fiacre emprunté ! Et les juments corrompues ! Son bout d’âme se ravivait dans le brigandage.

Les victimes témoignaient avec effroi. Elles certifiaient avoir vu une forme juvénile errer dans leur demeure. Le fantôme avait une particularité surprenante.

Il portait un tablier de brocart d’or, moucheté de rubis.

 


 

Le tablier de brocart ~ Madame Fujoshi

Fin

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